Je voulais vous dire que je n’ai pas arrêté d’écrire. Que j’écris sans cesse, dès que ma main touche le bord de mon lit au matin, dès qu’elle sent la natte rugueuse posée sur le sol. Que, simplement, parfois, je ne ressens pas cette nécessité de poser sur le papier. Je voulais vous dire qu’écrire c’est mettre à distance. Que c’est regarder, constater, relever, remarquer, tenter de ravir quelque chose à la réalité. Et que ces derniers temps, je ne voulais pas mettre à distance. Mais finalement, je vais vous dire la vérité.
La vérité c’est qu’on ne m’a pas laissé le choix. Pendant des semaines, en écrivant, j’ai réussi à me protéger, à regarder ce que je voulais voir, à m’aveugler de ce qui n’en valait pas la peine. Subitement, cette capacité à disparu. Soudainement, sans prévenir, mon voyage m’est arrivé en pleine figure, sans prévenir, avec une puissance inouïe, il m’a ruée de coups et de caresses. Il m’a serrée si fort que j’en ai eu le souffle coupé. Longtemps. Je ne pouvais pas écrire, puisque j’étais dedans. Pour écrire, il faut avoir un pied dehors.
Je suis sortie en courant, il y a quelques jours. Je ne pouvais plus rester, j’avais besoin du souffle. J’ai inspiré bien fort l’air autour, avec ma bouche et mes yeux. Me voilà qui expire, dans ces lignes, le souffle.
Le musée est ma maison. Mais c’est ma maison pour maintenant. Peut être pour quand je reviendrais. C’est ma maison parce que les âmes qui la peuplent m’aiment et attendent que je pose le pied dedans, m’accueillent avec le sourire, toujours. Ma maison n’est pas un lieu, elle n’est pas un vulgaire amassement de plâtre, construit pour être guéri du bruit et du froid du dehors, isolé du monde. Ma maison sera toujours là où l’on m’attend, là où ma présence est désirée, peu importent les murs.
Il arrive un moment, des fois, où l’indépendance et la facilité me manquent. La facilité de parler, de choses stupides et d’autres. Dans ces moments, je rentre à Hanoï. C’est merveilleux d’être stupide parfois, de ne pas penser, de rester au chaud dans le ventre de l’ignorance, de se lover dans les bras de la faiblesse d’esprit, juste un moment, pour se reposer. Parfois, au détour, on rencontre une conversation profonde et compréhensive, qui berce le cœur, et nourri l’âme, un peu. On peut sentir ses veines palpiter au détour d’un baiser, d’une étreinte, puis se laisser porter par l’air, urbain, chaud, dans les rues, un pied devant l’autre, les bras ballants, toujours, sans objectif, sans volonté. J’aime ces moments d’absence et d’absurdité. Je les aime d’autant plus qu’ils ne durent pas. Après une heure ou une nuit, brusquement surpris par la puanteur et le bruit, le cerveau se réveille en sursaut, ouvre les fenêtres, secoue les coussins, et chasse le superflu, vociférant. La culpabilité s’invite parfois, passant par la porte de derrière, et s’installe, pour un temps, pour le temps qu’il faut.
Et puis, il n’y a plus qu’à tout ranger.